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Au milieu de l'orage - Matthieu 14 et Covid 19, par Roberto Badenas

SERVIR - Revue adventiste de théologie 6 (Printemps 2020), p. 43-48


Comment vivre notre confinement forcé, à la lumière de l’Evangile ? Cette crise

causée par le virus Covid-19 a, pour moi, des parallèles intéressants avec un

passage bien connu de l’évangile de Matthieu (14.22-33). Les disciples se

trouvent confinés dans un petit bateau au milieu d’une tempête. Un peu comme

nous, enfermés chez nous par une quarantaine qui nous est imposée par des

circonstances contraires à notre volonté. Au milieu de l’orage, les disciples ont

perdu le contrôle de leur situation. Eux, les pêcheurs chevronnés, habitués aux

caprices du lac, se retrouvent paralysés par la violence de la tempête. Pas moyen

de quitter leur barque. Un peu comme eux, impuissants et troublés, nous

sommes également obligés d’attendre, sans savoir comment cette situation va

se résoudre...

Pourquoi ceci ? Pourquoi nous ?

Le texte dit clairement que Jésus « obligea les disciples à monter dans la barque

et à le précéder sur l’autre rive » (Mt 14.22). Les disciples sont donc là contre

leur gré : ils ont obéi, ils ont fait tout ce que leur maître leur a dit… et voilà que

leur barque, « déjà au milieu de la mer, était battue par les flots ; car le vent était

contraire » (v. 24). Ils ont fidèlement accompli la volonté du Christ et… voilà

qu’ils sont sur le point de périr ! Ils se sont sans doute demandé, comme nous le

faisons dans des circonstances semblables : « Pourquoi, Seigneur ? Pourquoi

ceci ? Pourquoi nous ? »

Bien que Jésus ait clairement enseigné que « Dieu fait lever son soleil sur les

méchants (d’abord ?), et sur les bons (ensuite ?), et fait pleuvoir sur les justes et

sur les injustes » (Mt 5.45), nous avons tous du mal à accepter l’idée d’un Dieu

impartial, qui traite le juste et le méchant sur le même plan d’égalité.

Comment un Dieu juste et puissant, qui est certainement bon et plein de

miséricorde, est également capable de laisser une simple tempête, ou un tout

petit virus, dévaster notre vie ? Comment peut-il laisser les vagues inonder notre

pauvre bateau et permettre que le vent nous écrase contre les récifs ? Si Dieu est

aussi puissant et sage que nous voudrions le croire, pourquoi n’empêche-t-il pas

la foudre de tomber sur le mât et de le fendre ? Pourquoi n’évite-t-il pas le

naufrage qui menace de détruire notre navire ? Pourquoi ne nous protège-t-il

pas, nous, de la contagion ?

Si Dieu ne protège pas son peuple des tempêtes, des accidents, des maladies, des

épidémies, du coronavirus, et des morts stupides par souci d’impartialité, à quoi

nous sert-il d’être son peuple ? Ou, dans son infinie sagesse, Dieu nous laisse-til

souffrir parce que toutes ces tragédies sont insérées dans un plan divin dont

nous ignorons les tenants et les aboutissants ? Graves réflexions, qui remettent

en question la toute-sagesse, le tout-amour de Dieu…

Nous avons sans doute beaucoup d’autres questions au sujet des malheurs qui

nous frappent. Mais nous pourrions tout aussi bien nous poser des questions

différentes. Par exemple, pourquoi un Dieu juste commettrait-il l’injustice de

préserver son peuple de toutes sortes de difficultés dans un monde où nous tous,

croyants ou non croyants, tour à tour ou en même temps, nous pouvons être

responsables et victimes de nos propres choix, de nos propres actions ?

Etant donné que nous vivons dans un monde réel (et injuste pour l’instant), est-il

possible que Dieu ne veuille infantiliser personne, en minimisant les

conséquences de notre irresponsabilité, ou de notre manque de solidarité avec

le reste de l’humanité souffrante ? Les interventions divines en faveur de ses

enfants pourraient-elles avoir lieu à un autre niveau ? Nous voudrions tous, par

le simple fait d’être croyants, ne subir aucun problème. Cependant, les tempêtes

et les maladies affectent aussi les plus engagés des enfants de Dieu. Tout au long

de la Bible il nous est dit que Dieu « ne fait point de favoritisme » (Dt 10.17 ; Ac

10.34 ; Rm 2.11 ; Ga 2.6 ; Ep 6.9 ; Col 3.25).

Dieu est-il absent ? Est-il avec nous ?

Comme les disciples au milieu de la tempête, nous nous sentons parfois seuls

dans un monde où Dieu semble être éternellement absent. Et nous pensons, sans

doute comme eux, que nous sommes abandonnés à notre sort. Nous estimons

qu’il nous appartient d’apprendre à naviguer, à guider nos grands bateaux ou

nos barques fragiles parmi les récifs de nos crises. C’est à nous d’inventer les

moyens de sortir des eaux agitées de notre vie personnelle. C’est à nous de

traverser tout seuls nos zones de brouillard…

La mer, avec ses tempêtes et ses eaux calmes, avec le va-et-vient constant des

vagues, est une parabole permanente de la réalité de notre existence, de

l’instabilité imprévisible de notre santé, de nos aléas financiers, de nos conflits

personnels. En même temps, ce bateau vulnérable, ballotté par les vagues,

malmené par le vent et la houle, parfois entraîné au bord du naufrage par les

courants, est également une image réaliste de notre vie. Nous sommes secoués

par des averses inattendues, des dépressions personnelles, des orages familiaux,

des difficultés au travail, des contretemps financiers, des ouragans émotionnels,

des brouillards spirituels… Comment sortir indemnes de nos problèmes alors

qu’il n’est pas facile de redresser la barre de notre fragile embarcation qu’est

notre vie ? Surtout si nous ignorons le but du voyage, ou si quelqu’un nous y

attend, et qu’en plus nous avons perdu la boussole (le GPS) !

Comme la tempête frappe le bateau des disciples, nos soucis perturbent notre

calme. Et comme les disciples, ballottés sans relâche vers le milieu du lac, nous

atteignons la quatrième veille de la nuit, épuisés et déçus… Comme eux, nous

avons fait tout ce que nous étions capables de faire pour contourner les écueils

et affronter l’orage. Mais maintenant, vaincus par l’épuisement, nous nous

trouvons comme eux au bord du désespoir. Epuisés par la lutte contre la

tempête, nous nous sentons, tout comme eux, seuls, abandonnés, perdus face au

danger, priant un Dieu qui ne semble pas nous écouter.

Mais notre texte continue. Il dit que, justement, « à la quatrième veille de la nuit,

Jésus alla vers ses disciples, marchant sur la mer » (v. 25). Précisément dans

cette terrible quatrième veille de la nuit, quand l’obscurité est la plus sombre,

juste avant les premières lueurs du jour, Jésus est déjà en route pour aider ses

amis. Car il n’a pas cessé de veiller sur eux comme un père veille sur ses enfants,

comme un frère aîné veille sur sa (petite) jeune fratrie. Tout comme il veille sur

nous aujourd’hui !

Le désir du Christ de sauver les siens est si fort que quelque chose de prodigieux

se produit soudainement : l’amour sans limites de Dieu pour ses enfants règne

si pleinement sur son être, qu’il libère le corps de Jésus des lois de la gravité, le

soulève et le déplace incroyablement au milieu de l’orage, sur les vagues, au

secours de ses disciples.

Au moment même où les disciples croient qu’ils vont succomber aux forces des

éléments, la lumière des éclairs leur permet d’apercevoir une figure mystérieuse

qui s’avance vers eux. Ignorant que c’est Jésus, ils pensent que l’ombre qui

s’approche d’eux est encore un ennemi de plus et, puisqu’inconnue, plus

redoutable peut-être que le vent et les vagues… La terreur glace leur sang,

paralyse leurs bras, et leurs mains lâchent les rames laissant le bateau à la merci

de l’orage.

Il y a peu d’émotions aussi contagieuses que la peur. Dans les grands désastres

et dans les catastrophes de toutes sortes, comme dans l’épidémie du

coronavirus, la panique peut faire plus de victimes que la pandémie elle-même.

Lorsque la peur nous dépasse et devient affolement, nous cessons de réfléchir.

La terreur brouille notre vision. L’effroi du surnaturel terrifie les disciples et, à

la vue épouvantée de cet être qui avance vers eux sur les vagues, un cri de terreur

s’échappe de leur gorge : « C’est un fantôme ! » (v. 26).

Mais Jésus continue d’avancer à leur rencontre et leur dit : « Rassurez-vous, c’est

moi ; n’ayez pas peur » (v. 27).

Défier le danger ? Sortir à tout prix ?

Les disciples peuvent à peine croire ce qu’ils voient et entendent : leur cher

Seigneur, qu’ils croyaient absent, se trouve là, avec eux, juste dans l’œil de la

tempête.

Pierre, transi de joie, lui lance un appel : « Seigneur, si c’est toi, ordonne que

j’aille vers toi sur les eaux » (v. 28). Et Jésus, acquiesçant au zèle aventureux du

jeune disciple, surprend tout le monde en répondant : « Viens » (v. 29).

Pierre s’aventure sur les flots avec une démarche hésitante en gardant les yeux

rivés sur Jésus. Progressivement, oubliant la nature merveilleuse du miracle,

gonflé par l’émotion de surfer sans planche, il se laisse distraire un instant par

un sentiment de vanité presque inévitable devant ses compagnons qui suivent

l’incident ébahis.

Le vent souffle violemment. De hautes vagues se dressent entre le Maître et

Pierre qui perd soudainement Jésus de vue. La panique le saisit, il s’affole et sa

foi l’abandonne. Alors il commence à sombrer dans les vagues écumeuses ; et

s’effondrant vers l’abîme, il hurle désespérément : « Seigneur, sauve-moi » (v.

30).

Il n’y a peut-être pas de prière plus courte que celle-ci dans toute la Bible. Et

peut-être il n’y pas de prière plus importante que celle-ci, alors et toujours. Pour

lui et pour nous. Au milieu d’un orage et dans une pandémie. Car l’amour divin

ne reste jamais insensible à nos prières sincères et à nos besoins désespérés. La

réponse du Christ ne se fait pas attendre : « Aussitôt Jésus étendit la main et le

saisit » (v. 31).

Pendant que le Christ ramène à la surface le naufragé, il lui fait quand même un

important reproche : « Homme de peu de foi. Pourquoi as-tu douté ? » (v. 31).

Sans lâcher la main du Seigneur, le disciple revient au bateau, silencieux,

honteux et confus. Sa désinvolture lui a presque coûté la vie. Il a compris, au

risque de sa propre existence, que lorsque l’on défie les limites du raisonnable,

lorsque l’on brave sans nécessité les périls qu’on ne maîtrise pas, c’est parfois au

prix de sa vie et de celle des autres qui tentent de nous sauver. Quand on perd

de vue Jésus pour jouer les « Superman » on peut se mettre en danger de mort.

Mais l’erreur de Pierre n’était pas d’avoir eu peur. La peur en face du danger est

inévitable et peut être salvatrice. Sa faute a été d’oublier qu’avec une foi aussi

petite que la sienne (c’est-à-dire avec une foi à peu près comme la nôtre), dans

un environnement aussi dangereux qu’une mer agitée ou qu’une pandémie, les

adversités nous rendent toujours vulnérables. L’erreur de Pierre a été de faire à

sa tête en perdant de vue Jésus, de regarder dans une autre direction à un

moment où sa survie dépendait de sa communion avec lui. Son problème était –

en plus de vouloir sortir d’un endroit protecteur alors que c’était dangereux –

de vouloir marcher sur l’eau quand il était trop loin de la barque – et beaucoup

trop loin de la rive ! – et de penser qu’il pouvait le faire par ses propres moyens,

sans l’aide divine.

Mais Jésus connaissait Pierre et nous connaît, nous aussi. A lui comme à nous,

il voulait apprendre, une fois pour toutes, que l’imprudence stupide ne sera

jamais une vertu chrétienne. Et que sans lui nous sommes perdus. Il y a des

situations dans la vie, comme celle que nous vivons, où la prudence est la

consigne la plus sage. Elle nous invite à penser que nous ne pouvons peut-être

pas braver les dangers sans être portés par la puissance divine. Mais aussi que,

quelle que soit la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons, si

nous nous laissons guider par Dieu, nous pouvons même marcher sur les vagues.

L’expérience de Pierre nous aide à mieux comprendre nos propres problèmes :

livrés à nous-mêmes, nous risquons de couler ; les circonstances peuvent nous

engloutir. Sans Dieu, la mer de la vie se termine toujours par la mort. Pour la

traverser sains et saufs, nous devons nous accrocher au bras ferme du Christ,

qui nous sauve, nous soulève, nous ramène dans le bateau (d’où nous n’aurions

peut-être jamais dû sortir en pleine mer) et nous remet à notre place.

Heureusement, son amour est plus puissant que les caprices de notre vanité et

les hautes marées de notre orgueil, que les vents de la haine ou l’ouragan des

passions, que les tourbillons de l’égoïsme et le faux calme de l’indifférence. « Qui

nous séparera de l’amour de Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la

persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée ? […] J’ai l’assurance

que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir […] ni aucune autre créature (même pas le coronavirus !)

pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre

Seigneur » (Rm 8.35,38-39).

De la même manière que Jésus a ramené Pierre avec lui dans le bateau, il est prêt

à nous tendre la main dans nos problèmes. Comme il a défié l’orage pour aider

ses disciples, il a fait tomber le vent et obligé les vagues à revenir au calme, il est

capable de défier n’importe quelle épidémie et apporter la paix dans nos cœurs


troublés. De la même manière que les nuages se sont dissipés et que le bateau

avec les disciples est enfin arrivé à sa destination en paix, le Christ peut nous

aider à retrouver la paix au milieu de nos difficultés et nous conduire à notre

destination sains et saufs.


Roberto Badenas, docteur en théologie, ancien Directeur du département de l’éducation de la Division inter-européenne des Eglises adventistes du septième jour et professeur émérite en Nouveau Testament de la Faculté adventiste de théologie de Collonges-sous-Salève (France)


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