Des questions de saison. Par Jérémie Rossetti

Mis à jour : oct. 4

C'est officiel : l'automne est là et de plus en plus fréquemment, la température n'y est pas. Refusant de plonger, elle rudoie la végétation depuis un printemps précoce. Les arbres y perdent deux fois leurs feuilles : d'abord à cause de la sécheresse… et bientôt à cause du froid… si tant est qu'il en reste quelques-unes pour tomber. Comme souvent, l'automne interroge plus que d'autres saisons sur le temps qui passe… et peut-être sur les pertes inévitables rencontrées dans l'existence. Et ces questions essentielles, telles des feuilles, se déposent lentement au pied de l'arbre de notre humanité... et de notre vie en particulier. Soulevés par le vent de l'histoire, ces "pourquoi" et ces "comment" fertilisent la terre qui sera leur repos... pour devenir humus et préparer l'accueil des semences à venir... Voilà ainsi résumées les pensées se présentant à moi alors que je lis dans la presse la disparition de deux figures singulières de notre temps : celle d'un comédien français et d'une juge à la Cour suprême des États-Unis. De Michael Lonsdale, outre une filmographie exceptionnelle et une présence au théâtre reconnue de tous, chacun reconnaît une trajectoire singulière marquée par une foi chrétienne chevillée au corps. Bien évidemment, le rôle de frère Luc Dochier, dans Des hommes et des dieux (2010) de Xavier Beauvois, a marqué les esprits : et si finalement, il n'y avait pas de plus grand rôle - réel celui-là - que de rester là, tel un îlot de foi dans une mer d'incompréhension, pour interroger ses contemporains sur une transcendance qui bouscule tout… à commencer par la trajectoire d'une vie s'offrant ainsi nue, sans autre protection que celle d'une chaleureuse fraternité ? Quant à la juge Ruth Bader Ginsburg, je n'ai connu son existence que par le bruit médiatique et l'inquiétude soulevés par son décès. J'apprends que, nommée à vie à la Cour suprême en 1996 par le président Clinton, elle représentait pour beaucoup "le dernier rempart préservant les valeurs américaines…" Sa disparition ouvre une période de fortes inquiétudes… et de manœuvres autour de son ou sa futur·e remplaçant·e. Il faut dire que dans une Amérique bousculée et clivée comme jamais, la Cour suprême est perçue comme le dernier lieu où l'on pouvait jusque-là être certain d'une négociation possible, voire susceptible d'aboutir à un compromis raisonnable et fédérateur… du moins, jusqu'à un certain point ! Ainsi, c'est en interprète ultime de la Constitution que la Cour suprême arbitre sur les lois fédérales en cas de contestation. C'est dire si l'interprétation des neuf juges devient capitale dans les conclusions rendues pour la société civile. Leur intégrité, mais aussi leurs convictions pèsent pour beaucoup dans les grands débats de société. C'est pourquoi la disparition d'un "sage" peut bousculer la bonne tenue des délibérations. La couleur politique, morale et religieuse des juges, nommés à vie, imposait jusque-là un subtil équilibre en fonction des deux grands partis américains. Mais que faire quand celui-ci est rompu ? Lorsque l'intention des pères fondateurs est vidée de sa substance au profit de débats partisans ? De même, l'église ne semble-t-elle pas traverser parfois des époques bien moins spirituelles en s'écartant de son mandat évangélique fondateur pour se fourvoyer dans des débats partisans ? Ce sujet n'est pas sans nous rappeler le socle sur lequel, individuellement, nous pouvons construire notre vie : désigné par Dieu lui-même, Jésus-Christ constitue l'articulation majeure de notre relation au Père. Alors qu'il est appelé à plusieurs reprises dans les évangiles à arbitrer sur une situation humaine en référence à la loi de Moïse, il renverse les choses de manière surprenante et salvatrice. Du sabbat, par exemple, il fait un jour mis à part pour l'homme et non l'inverse . Il agit de manière non orthodoxe - on dirait aujourd'hui de manière "non conventionnelle." Mais il le fait à dessein : dans une invitation circonstanciée, alors que le changement de saison se fait sentir, que "l'heure est proche" et qu'il dit devoir retourner auprès du Père.

Le Christ nous invite ainsi à embrasser la perspective libératrice d'un Dieu siégeant quotidiennement à la Cour suprême d'une justice équitable et rendue en faveur de l'homme pour une réconciliation éternelle.

C'est pourquoi, si la devise de la Cour suprême américaine se réclame d'une "justice égale selon la loi", beaucoup se reconnaissent aujourd'hui dans une "justice égale selon la loi de l'Amour divin fait chair." De ce côté-ci de l'Atlantique, il fut un temps où un roi français rendait justice sous un arbre aux feuilles caduques... elles aussi emportées par le vent changeant des saisons, de nos histoires et de nos rédemptions.

Jérémie Rossetti

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